Chacun y va de sa petite analyse qui va bien pour expliquer l’inexplicable… Et il faut bien reconnaître que, pour le pelé moyen, la présence de Le Pen au second tour des présidentielles, face à Chirac qui plus est, constitue une sorte de cataclysme politique tout à fait surprenant.
Je dis bien pour le pelé moyen… Car pour ceux qui s’intéressent d’un peu plus près à la politique, cet événement n’est, au fond, pas si étonnant que ça. Il suffit de sortir du cocon franco-français, et de considérer ce qui se passe en Europe et ailleurs, pour s’apercevoir que l’époque est, depuis un bon moment, à la dérive populiste ou fasciste : l’Autriche, l’Italie, le Danemark, la Hollande, la Russie, voire l’Espagne ou les USA ont tous, de près ou de loin, connu récemment une poussée de leur extrême droite et de leur nationalisme. Et quand on connaît la force de la culture d’extrême droite en France… Il fallait bien, tôt ou tard, que le pays des droits de l’homme et des leçons d’humanisme se prenne un mauvais retour de bâton.
A la Rédaction des Nuées, c’est même un schéma que nous avions envisagé il y a quelque temps en évoquant le possible effondrement de Chirac sous le poids des casseroles judiciaires qui lui pendent au cul. Finalement, c’est moins la qualification de Le Pen pour le second tour que celle de Chirac face à lui qui nous a surpris. C’est ce duel lui-même qui nous épate, et pas le score de Le Pen !
Alors du coup, grosso modo, pour tout le monde, un second tour qui ne laisse le choix qu’entre un escroc et un facho, c’est la faute aux abstentionnistes ! Les sondeurs, les journalistes, les politiques, et même cet abruti d’ « homme de la rue » (dont le plus bel exemple est le lycéen politiquement correct), tombent à fierté rabattue sur les abstentionnistes et les traitent d’inciviques, d’irresponsables, de naïfs, voire d’idiots.
Et moi, en tant qu’abstentionniste revendiqué depuis 10 ans, je leur dit merde. L’élimination de Jospin n’est pas due à l’abstention. Lors des dernières élections où le Front National n’avait pas encore connu de scission (c’était les Régionales), Le Pen a recueilli sensiblement le même pourcentage de suffrages que pour ce premier tour des présidentielles, et le taux d’abstention était bien plus important. C’est le PS lui-même qui a perdu des voix, et ce, au profit des multiples candidatures estampillées à gauche.
Il ne faudrait tout de même pas oublier qu’il n’y a jamais eu autant de candidats de gauche, ou issus de la gauche, à une élection présidentielle. D’habitude, dans l’histoire récente, il y a un candidat PS, un candidat PC, un candidat Vert et une candidate LO. Ce qui nous fait quatre clients. Or, cette année, étaient présents un candidat PS, un candidat MDC, un candidat PC, une candidate PRG, un candidat Vert, et trois candidats d’extrême gauche (LO, LCR et PT). Ce qui nous fait 8 clients, soit le double d’une élection classique !
Quand on sait par ailleurs que c’est le PS qui a permis à Besancenot de la LCR de recueillir ses 500 signatures dans le seul but d’emmerder Laguiller, on peut tout de même se marrer ! Ils se sont battus tous seuls les socialistes sur ce coup-là ! Alors, messieurs les donneurs de leçons, soyez d’abord un peu moins cons et examinez lucidement la situation avant d’accuser les abstentionnistes !
Et puis, en définitive, il est tout de même assez baroque que les autres vraies raisons de l’échec de Jospin soient moins évoquées que l’abstentionnisme...
Car enfin, cette campagne minable du PS, ce n’est tout de même pas les abstentionnistes qui lui ont soufflé bordel ! C’est bien lui, et ses brillants conseillers, qui ont décidé de jouer le jeu du délire sécuritaire et de la promesse grotesque ! Le rôle des journalistes n’est d’ailleurs, sur cette question, absolument pas abordé. Qui, depuis des semaines, fait sa « une » tous les jours sur le thème de l’insécurité, et bourre l’inconscient collectif de la trouille la plus malsaine ? Les abstentionnistes ? Non ! C’est TF1, France 2 et la quasi-totalité de la presse papier !
Car enfin, la pluie de sondages qui annonçaient un duel Jospin-Chirac pour le second tour depuis des lustres, c’est bien les média qui les ont commandés et diffusés jusqu’à plus soif. Les électeurs de gauche qui voulaient envoyer un signal fort à Jospin se sont donc éparpillés, pour ce qu’ils pensaient n’être qu’un premier tour, chez les Verts et à l’extrême gauche, et ils sont maintenant tous à chialer comme des mômes… Rappelons en passant aux plus jeunes que, en 1995, les sondages indiquaient tour à tour un duel Jospin-Chirac ou un duel Balladur-Chirac. Du coup, les électeurs volages ont eu peur de l’élimination de Jospin, et ils sont donc massivement allés voter pour lui. Résultat, Jospin a remporté le premier tour avec plus de 21 pour cent des suffrages ! Alors, merde, lâchez la grappe des abstentionnistes !
Finissons par une information que très peu de journaux donne ou commente : les votes blancs (qui sont une expression plus nette de l’abstention véritable) s’élèvent pour ce premier tour à près d’un million de voix. Il est gênant ce chiffre… Il dit des choses claires et difficiles à entendre pour les politiques et les journalistes...
Le 5 mai, tout comme le 21 avril, je vais rester tranquillement sous ma couette. Chirac va repasser dans un fauteuil, Le Pen, au mieux, obtiendra entre 20 et 25 %. C’est comme ça. Tout le monde dit qu’entre l’escroc et le facho, il vaut mieux l’escroc. C’est un point de vue. Moi je dis ni l’un, ni l’autre, ni aucun des 14 autres bouzingues du premier tour... Tous pourris ? Non. Tous inutiles. Et aucun qui soit véritablement en mesure de « changer le monde », tâche qu’ils promettent pourtant tous de réaliser.